Ma « Casa de Papel »

4.IV.2020

A l’aube d’une quatrième semaine de confinement, alors que les vacances commencent pour certains, je me lance dans des projets au long court. Il semblerait que du temps, nous en avons beaucoup devant nous. Du temps pour bâtir ma casa de papel -ma maison de papier- moitié textes, moitié gravures.

Depuis début 2019, la maison est le thème central de mes gravures. Thème prémonitoire s’il en est ! Quand il s’est imposé à moi, il répondait à un besoin profond, né d’une crise familiale intime. Nous étions soudain dans la nécessité vitale de nous retrouver dans notre foyer, de nous serrer les coudes, de recréer un nid protecteur pour traverser une période de fortes turbulences. Notre fille venait de briser le silence, de nous livrer un lourd secret qui pesait sur elle et sur sa vie depuis des années. Choc, repli, instinct de protection, colère : c’est tout cela que mes gravures reflétaient, et avaient commencé à dire avant même que ma fille ne se confie. Étrange pouvoir du subconscient qui s’est exprimé au travers de mes mains de mère, de graveur.

Mais en ce mois d’avril 2020, ce besoin de repli , de protection, de barrières jusque dans nos gestes quotidiens a soudain pris une dimension mondiale. Nous ne sommes plus TROIS confinés pour se protéger des agresseurs extérieurs, mais des MILLIARDS! La « distanciation sociale » à laquelle nous avons été contraints depuis novembre 2018, les sentiments de frustration, d’isolement, de solitude que nous avons ressentis, trouvent à présent un immense écho chez nous tous, vous tous, qui subissez de force cette coupure d’avec vos proches, vos amis, vos collègues.

Curieusement, cette généralisation de la peine nous a apporté un peu de soulagement : soudain, des millions de personnes, et parmi les plus proches, font l’expérience de cette mise au banc sociale et de tous les manques, les souffrances qui l’accompagne. Je ne pense pas qu’à notre petit noyau familial, nous ne sommes pas le nombril du monde. Je pense à tous ceux qui sont socialement isolés ou oubliés du fait de leur différence, quelle qu’elle soit: chômage, immigration, handicap…

Mais revenons à ce printemps: depuis le confinement, c’est sûr, la MAISON a pris pour NOUS TOUS une importance majeure. Ce lieu que souvent nous traversions comme un relais étape ou relais château entre nos mille et une activités du quotidien est devenu le lieu unique de nos jours: retour à la case prison sans passer par la caisse pour les mins chanceux d’entre nous… Pour d’autres, bienheureux, l’heure de renouer avec la MAISON-COCON.

Alors en attendant de recevoir un jour ou l’autre un peu de matériel pour pouvoir graver, je finis mon jeu de construction en bois gravé. Bientôt la publication-crémaillère… Promis, vous serez tous invités!

Paysage perpétuel

8 février

Bruit d’atelier: alors que je décide d’imprimer 3 de mes dernières plaques de cuivre côte à côte , il apparaît clairement qu’elles appartiennent au même paysage et ma prof de gravure me parle de « paysage perpétuel ».

Je connaissais l’expression mais à propos des calendriers. C’est un peu comme une série avec quelque chose en plus: un fil conducteur,une même ligne d’horizon.

J’imagine que celui qui regarde mes gravures se promène ainsi de l’une à l’autre tout en cheminant dans un paysage unique. Dans le blanc du papier qui sépare les trois estampes se déroule un espace de possibles: que s’est-il passé entre deux? Une saison? Une vie? Une longue séparation? Le passage de la gravure 2 à la gravure 3 me parle de deuil, de solitude. Mais il suffit que je regarde les trois gravures de droite à gauche pour que j’y lise une tout autre histoire: le personnage reconnaît cet arbre fatigué qui indique que la maison n’est plus très loin. Il monte une légère côte et découvre un arbre plus jeune qu’il ne se souvient pas avoir vu, qui n’appartient à aucun de ses souvenirs. Enfin, la maison apparaît au loin, à demi engloutie dans la neige. Elle n’a pas de volets et il y a du bois pour tenir la saison. Devant, des traces: le chien a dû sortir jouer dans la neige.

Je fais le tour de ma maison….

2 février

Nombreux sont les contes où la maison joue un rôle central. Mais c’est la comptine « Je fais le tour de ma maison » avec sa gestuelle qui m’est revenue alors que je gravais deux nouvelles petites plaques qui plantent le décor autour de la maison de mes rêves (https://lapoudredestampette.com/2020/01/24/la-maison-de-mes-reves/)

J’ai fait le tour de ma maison, j’ai descendu l’escalier, fermé les volets, éteint les lumières et fermé à clé « clic-clac »…Je me retrouve dans un paysage de neige marqué de quelques traces à peine. Si j’avance encore, un grand arbre surgit qui à lui tout seul raconte l’hiver, et sous la neige, les racines, et dans le tronc, les branches, la sève en sommeil.

Ce n’est pas une gravure de désolation. Plutôt les griffes de l’attente, les traces ténues d’une promesse. Le souvenir des genoux sur lesquels on était enfant, où de l’enfant sur nos genoux qui éclatait de rire quand on lui tordait le bout du nez: clic-clac.

La maison de mes rêves…

24 janvier

Voilà un an ou plus que je poursuis ce rêve. Le rêve d’une maison gravée qui serait faite de peu. Peu de traits, peu d’effets, beaucoup de blanc et de vrais noirs aussi.

La semaine dernière je partageais avec vous un raté, mais hier à l’atelier, sans crier gare, la voilà qui se pointe au tirage telle que je la rêvais, telle que je la voulais.

Ce n’est pas seulement que j’aime cette gravure. J’ai souvent tendance à m’emballer et à aimer la petite dernière, l’estampe tout juste sortie du bain de perclo, à peine sortie des langes, papier encore humide comme une peau de bébé pas encore essuyée.

Non, avec celle-là c’est différent. J’ai ressenti un sentiment de plénitude en la voyant. L’impression que j’allais pouvoir y poser mes valises, m’y réfugier, prendre un peu du bois de la pile et faire un feu, dedans.

Le genre de rêverie que j’avais, enfant, quand je me laissais emporter par l’illustration pleine page dans un album de contes de pays lointains. (Il faut que je retrouve l’éditeur de cette série, tiens. Pour voir si la magie opère encore.)

Aujourd’hui, je suis à la fois l’illustratrice et la conteuse de ma propre histoire, même si au fond je n’ai pas grand chose à raconter de plus que ce que la gravure dit.

Aquatinte et migraine ne font pas bon ménage!

18 janvier

Voici pour changer un billet sur un raté. Vous ai-je déjà dit que la gravure, c’est difficile? On peut passer de longues heures à travailler une plaque, attendre le temps de la morsure, faire le tirage un peu fébrilement et…être fort déçue du résultat.

La semaine dernière je vous avais montré les deux premiers états d’une nouvelle gravure dans la série « Maison » . Toute la semaine j’ai pensé à ce moment où je pourrai enfin retravailler ma plaque et rajouter ce petit chemin sombre, cette forêt dont la maison semblerait jaillir.

Alors pourquoi, oui, pourquoi, ai-je posé mon aquatinte à l’inverse de ce que je voulais initialement? Pourquoi plonger la maison dans la nuit et mettre cette grande masse sombre en haut de la plaque, et non en bas comme prévu?

Il y a sans doute plusieurs raisons à cela: un changement d’humeur qui pousse le noir à envahir la plaque ou, aussi, un manque de concentration dans l’atelier lors de la pose de l’aquatinte. Ce n’était sans doute pas une bonne idée que d’entreprendre cette aquatinte avec la migraine qui me voilait la moitié de la face.Et si c’était elle que l’on voit enserrer la maison comme un étau ?!

Je ne sais pas encore ce que je ferai la semaine prochaine pour essayer de rattraper les dégâts: aplatir patiemment les grains de l’aquatinte pour retrouver un ciel gris clair et reposer une aquatinte sur le bas de la gravure? Je verrai ça, « à tête reposée »!

« L’aube sera grandiose »

12 janvier

Une fois de plus , c’est l’histoire d’une cabane, refuge d’une femme, puis d’une fratrie, des années 70 à nos jours. La cabane est isolée, au fond d’un chemin, au bord d’un lac et sera le cadre pour raconter une nuit entière une longue histoire familiale pleine de secrets.

Ce roman écrit par Anne-Marie Bondoux m’a été conseillé par une amie bibliothécaire. Il est publié chez Gallimard Jeunesse mais je n’ai pas trouvé qu’il s’adressait spécialement à des lecteurs ados. Les nombreuses références aux objets et musiques culte qui ponctuent le récit ne parleront sans doute qu’à ceux qui comme moi sont nés autour des années 70.

Mais c’est surtout l’ambiance de la cabane qui m’a inspiré encore une gravure qui viendra agrandir la série « Maisons ».

En voici les deux premiers états: tout d’abord l’eau-forte au trait, puis, la plaque retravaillée avec une aquatinte et un sucre. Au prochain atelier, je pense reposer une aquatinte pour obtenir un noir profond dans le bas de la gravure, comme si la cabane sortait d’une forêt ou d’un chemin ténébreux, et travailler les arbres autour.

A suivre…

Home, dom, casa, etxe, etc.

28 décembre

2019 se termine et je n’en finis pas de décliner le thème de la maison dans mes gravures. Même le mot dans différentes langues me plaît, et à l’envi je cherche à le traduire en traits.

Je reviens ici sur le travail d’une grande plaque au cuivre. Initialement, j’ai été inspirée par grange au bord d’une de ces routes rectilignes qui traversent les forêts du Québec. J’ai d’abord réalisé une eau-forte. Une eau-forte, c’est une gravure sur une plaque de cuivre qui a d’abord été polie, puis vernie. Ensuite, on vient graver avec une pointe en métal. Puis on plonge la plaque de cuivre gravée dans un bain d’acide (aqua forte, d’où le nom d’eau-forte) qui va attaquer les endroits où la pointe a fait sauter le vernis. Au bout d’une heure environ, on sort la plaque du bain, on la rince, et on enlève le vernis.

Restent alors dans le cuivre les tailles dans lesquelles l’encre va se loger. On peut passer à l’encrage et on obtient un 1er état …dont je rajouterai la photo plus tard car je ne l’ai pas sous la main au moment où j’écris ce billet à la montagne!

Si on souhaite retravailler la plaque, on peut ensuite poser une aquatinte.

L’aquatinte est une technique qui permet de réaliser des aplats de couleur sur la plaque de cuivre grâce à un grainage à la poudre de résine. C’est cette zone couverte de résine qui une fois fondue retiendra l’encre et permettra de créer différentes nuances de teinte selon le temps de morsure de l’acide sur la plaque. Entre chaque bain, on recouvre de vernis les parties qu’on veut protéger de l’acide (et donc garder claires). Les parties non protégées vont se foncer.

Eau-forte avec aquatinte, 1er état, avril 2019

Comme vous pouvez le voir, ce n’est pas toujours facile de bien doser les morsures, et là, je n’étais pas satisfaite du tout de tout ce noir et j’ai remisé ma plaque pour quelques mois au fond de l’atelier…

Début décembre j’ai décidé de reprendre l’aquatinte en l’écrasant au polissoir, afin de pouvoir en reposant une nouvelle et reprendre mes morsures. J’ai essayé de faire ressortir les nuances de blanc et de gris dans la neige, et retravaillé certaines parties de la grange et des arbres à la pointe sèche.

Eau-forte et aquatinte, 2è état, début décembre 2019

Lors de la dernière séance d’atelier de l’année, j’ai de nouveau retravaillé ma plaque à la pointe sèche pour donner un peu plus de présence à l’architecture de la grange et aux éléments du paysage. J’ai notamment posé un sucre sur la partie enneigée pour recréer un effet de grains. (en bas à droite de la plaque)

La gravure au sucre consiste à dessiner en appliquant directement au pinceau un mélange de sucre et d’eau. Après passage et traitement du grain aquatinte, on peint donc directement sur la plaque avec la mélasse.Après séchage de la mélasse, on applique le vernis, une fois ce vernis parfaitement sec, on dilue avec de l’eau tiède la partie sucrée, dégageant la surface de la plaque qui sera trempée dans l’acide, le temps de trempage étant fonction du résultat escompté (de quelques minutes à quelques dizaines de minutes). Ensuite le vernis est dégagé, pour être encré…

Eau-forte, aquatinte et sucre, fin décembre 2019

Une histoire d’eau-forte

28 juin

Cette histoire ne sent pas le soufre mais le perchlo. Elle raconte les transformations d’une plaque de cuivre, depuis les premiers traits posés en février.

Je préparais alors un voyage d’hiver au Québec et rêvais aux paysages de neige, aux bouts de glace flottant sur le fleuve St Laurent. Tout était flou, vague et mouvant comme dans un rêve. Voici à quoi ressemblait alors la plaque gravée:

La gravure d’avant le départ

Arrivée dans l’hiver québécois, je ne fus pas déçue. Des couches de glace, des nuances infinies de gris, des bleus froids et limpides, et surtout du blanc, du blanc en veux-tu en voilà.

Les blancs, les gris du dehors
Les tableaux mouvants que laissent les traces d’engins dans la glace
Le blanc dans les musées et sur les toiles aussi

Et puis il a fallu briser là, repartir vers l’est et quitter les glaces, non sans emporter toutes ces réserves de blanc, ces silences. La mémoire, lentement, a fait oeuvre et le temps m’ a donné un coup de fouet: monter les blancs en neige, émulsionner, reprendre la plaque, la mettre au bain, à mordre. Aquatinte, puis sucre… Ah…que j’aime cette cuisine de graveur!

Les vernis sautent comme des verrous et voilà la plaque qui s’anime de creux, de remous, de gouttes de givre posée sur le cuivre. Canicule sur Toulouse, il fait 40 dehors, et à peine plus frais dans l’atelier mais ça y est: HIVER, je te tiens enfin !

L’île aux cabanes

22 juin

Inspirée par ma lecture du roman « Ours » de Marian Engel dont je vous parlerai dans mon prochain billet sur ma bibliothèque boréale https://lapoudredestampette.wordpress.com/2019/04/28/ma-petite-bibliotheque-boreale-1ere-partie/, cette eau-forte marie deux thèmes qui me sont chers: les îles et les cabanes.

Tout avait commencé par une eau-forte qui marquait les contours d’une île. Avec l’aquatinte, des formes sont apparues, qui à leur tour ont appelé des rajouts à la pointe sèche. La cabane du milieu de l’île a pris peu à peu de plus en plus de place, tandis qu’un corps mi-femme, mi-ourse a surgi dans le décor…

Qui sait si d’autres habitants vont venir peupler l’île et la cabane ? ..suite au prochain atelier.

Pour découvrir mes autres cabanes, explorer le lien:https://lapoudredestampette.wordpress.com/2019/05/02/serie-maisons/