Soulpaper en vidéos

Aujourd’hui mercredi 11 mai, plus que 5 jours pour aller découvrir l’expo Soulpaper consacrée au dessin.

Pour ceux qui hésiteraient à faire la route depuis Toulouse (40mn seulement !) ou qui seraient trop loin, j’ai fait des petites vidéos de nos 12 auto-portraits et des oeuvres exposées au rez-de-chaussée... il en reste des beaux à découvrir à l’étage, sur place !

Trop contente de mon coin d’exposition dans ce bel espace !
Les 12 autoportraits

F.I.L, la suite

Encore une belle journée à l’atelier hier, et deux nouvelles propositions pour mon projet FIL (Femme intérieure Libre).

Tout d’abord , ma préférée du jour : une impression sur un patron de petite robe retrouvée dans les vieilles armoires de mon atelier en Ariège :

Ensuite , des essais de volume et de gaufrage sur la robe gravée :

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui.

Soulpapers, on en parle dans la presse…

Le 3e Salon du dessin actuel dont je vous parlais ici et les 12 artistes qui y participent ont eu droit à un article et une belle photo de groupe dans la presse locale.

Découvrez ici l’article et nos bobines, et surtout, le temps file vite, ne manquez pas de passer nous voir en vrai vendredi 6 , samedi 7 et dimanche 8, ainsi que la semaine prochaine du mercredi au dimanche, entre 14h30 et 18h. Final dimanche 15 mai !

Je serai présente dimanche 8 mai , alors à très vite !

Presque au complet …

Soulpapers, salon du dessin actuel

Un retour en images sur ce 3eme Salon du dessin actuel qui a ouvert ses portes hier soir.

Où ça? A l’espace culturel Les Coucarils, un très beau lieu au coeur du village d’artistes du Carla Bayle. Pour y aller depuis Toulouse, prendre la vallée de la Lèze, se réjouir de la campagne au printemps, rouler 45 mn, vous y êtes !

Quand ça ? Jusqu’au 15 mai 2022, du mercredi au dimanche entre 14h30 et 18h.

Avec qui ? Une jolie ribambelle de 12 artistes réunis autour du dessin, de la gravure : Didier Estival, Eric Demelis, Stéphanie St Martin, Evelyne Maubert, Phanette Franzini, Yseult Houssais, Emmanuelle Jammes, Marc Le Dizet, Cati Breil, Eva Mifsud, Marcor et moi !

Je serai de permanence le dimanche 8 mai de 14h30 à 18h et serai ravie de vous présenter le travail de chacun : venez, ça vaut le détour !

Femmes sur le fil , II

Le corset

Des nouvelles du projet pour 2022 intitulé « FIL » pour « Femme Intérieure Libre » que j’avais présenté ici : Femmes sur le fil.

Ce titre, cet acronyme, ont toute une histoire… Jeune femme, on m’a souvent raillée pour mes piètres qualités de ménagère et de cuisinière. Je n’ai jamais été ce qu’on avait coutume d’appeler  » une femme d’intérieur ». Mais je me souviens du jour où, pour ma défense, j’ai répondu que j’étais plutôt « une femme intérieure ».

Aujourd’hui, débarrassée des carcans et des attentes qui pèsent parfois sur les jeunes femmes qui « se mettent en ménage » ( ah, la vilaine expression !) j’entends exprimer le long cheminement de la femme intérieure libre. Libérée mais consciente de tout ce que les femmes avant moi ont pu avoir de contraintes, de corvées liées aux tâches domestiques.

Comment concilier le domestique – étymologiquement tout ce qui a trait à la maison – et le sauvage ? Le chat et le tigre en nous, la ménagère et la mégère non apprivoisée ? Mon travail actuel explore le poids du linge, celui que les femmes lavaient, comme celui qu’elles devaient porter pour maintenir leur corps en cage : lessives à étendre , corsets, culottes , gaines , couture, points et chemins de croix …

Expos printemps-été 2022

Ah… les beaux jours reviennent. Des envies de balades, de voyages, d’expos !

Voici mes 3 prochains rendez-vous en région toulousaine :

SOULPAPER 3eme salon du dessin actuel, Espace culturel des Coucarils, CARLA-BAYLE (09). Du 30 avril au 15 mai

A 45 mn de Toulouse. L’occasion de faire une jolie balade d’une journée dans la campagne proche de Toulouse : expos, pique-nique ou petite restauration dans ce joli petit village d’artistes

EXPO DES 14, Atelier de la Main Gauche, Toulouse. Du 13 mai au 12 juin

Retrouvez les travaux de notre collectif d’artistes composé de 14 graveuses réunies dans le bel atelier de La Main Gauche. Métro François Verdier.

ATELIER ART SANDRINE GINISTY, Exposition des travaux des élèves. Les 25 et 26 juin.

Cette année, j’ai eu la chance de participer à un atelier de recherches plastiques sous la direction de Sandrine Ginisty. En ce premier week-end estival, nous montrerons le fruit de ces recherches. 29 avenue de Lespinet, Toulouse.

Ecrire le Japon 6 : histoire Dô

Ce dimanche, je me suis levé tôt pour aller sur le marché aux livres dans le quartier lointain de Kawasaki. Dans la semaine, j’avais dévoré toute la pile de romans à l’eau de rose que j’avais dénichés ici ou là.

Ces bluettes me ravissaient et me consolaient un peu de ma dernière histoire sans lendemain. L’amour y fleurissait timidement, puis s’épanouissait comme sur ces estampes florales de l’époque Edo. C’était doux, reposant, parfumé et cela me conduisaient vers un sommeil profond aussi sûrement qu’un somnifère.

A force d’en lire, je remarquai qu’un mot semblait revenir à chaque fois, quelle que soit l’histoire. C’était le mot “Dô”, qui, doublé, faisait certes penser au “dodo” des européens, sommeil de bébé ou oiseau disparu, mais qui en japonais indiquait le “chemin”.

Les héroïnes toujours finissaient par trouver le chemin vers le cœur de l’homme sur lequel elles jetaient leur dévolu. Il était question du “chemin du coeur », du “chemin de l’amour”…

J’ai perdu la face en acceptant ce jeu stupide qui consiste à envoyer à la revue des lecteurs de romans à l’eau de rose la liste exhaustive des passages comprenant le mot “ dô”. J’avais cru m’en sortir à bon compte mais cette simple syllabe, affublée d’un accent circonflexe grotesque avait fini par envahir ma vie. A chercher “le chemin” dans tous ces livres, j’en perdais le mien et le goût de mes contemporains. 

Je vivais cerné de jeunes filles en fleur de l’époque Meiji. Une en particulier revenait me hanter. Elle faisait la couverture du roman intitulé “Je peins des fleurs avec ma bouche et plus si affinités (“ et le chemin nous conduira plus loin si le lecteur le veut -telle était la traduction mot-à-mot du sous-titre).

Elle n’était pas vraiment belle mais j’étais attiré par le rose de sa bouche qui teintait le pinceau qu’elle portait à ses lèvres. Elle l’avait trempé dans la corolle colorée d’un volubilis. Par l’échancrure de son kimono on devinait la blancheur d’un sein souligné par le tissu carmin de la doublure.La couverture et le sous-titre étaient pleins de promesses mais l’érotisme qui s’en dégageait ne survivait pas aux premières pages du roman, aussi mièvre que tous les autres.

Pour redorer un peu mon blason, je me lançai un défi et décidai de réécrire l’histoire à partir de cette estampe. Quand, à la place de ma liste de mots, j’envoyai mon manuscrit à la revue, le succès fut immédiat et le scandale aussi.

J’avais trouvé mon “dô” à moi :  l’écriture. Très vite, je trouvai un éditeur et mon livre fut traduit dans des dizaines de langues, et partout dans le monde, jusqu’à la lointaine Hollande avec laquelle nous faisions commerce depuis déjà si longtemps. 

 Avec ma maison d’édition, je fis même une tournée de promotion à travers l’Europe. Nous allions de gare en gare et c’est là que je me découvris une nouvelle passion pour ces romans que là-bas on appelle “romans de gare”. D’un bond je quittai l’ère Meiji et je crus un temps être aussi débarrassé de mon obsession pour le “dô”.

Mais un jour, lors d’une séance de dédicaces, une lectrice franco-japonaise me lança :

— Alors comme ça, vous avez quitté le chemin de l’amour et vous faites dans les chemins de fer ?

Sa remarque me laissa sans voix et scella mon destin : Midori est devenue ma femme et traductrice et   nous allons depuis, bras dessus, bras dessous, de salons en émissions littéraires présenter mes romans de gare à la mode japonaise. 

La revue de lecteurs de Tokyo publia un article sur ma période européenne et c’est à peine si je me reconnus dans le portrait qu’ils firent de  moi. Loin d’être élogieux, le comité de lecture m’assassinait et déplorait le chemin que j’avais pris depuis. Pour eux, je m’étais perdu.

Ecrire le Japon 5: « notes de chevet »

Dans cet atelier d’écriture, nous nous sommes inspirés des « Notes de chevet » de Sei Shônagon et de ses « gens pour lesquels on se demande si leur aspect aurait changé, supposé qu’ils fussent, après avoir quitté ce monde, revenus dans un autre corps »

Aliocha

Aliocha a partagé vingt ans de ma vie. Jeune professeur, j’avais dû quitter ma ville natale et partir dans le Nord de la France. Pays froid, pays lointain, je décidai d’adopter un animal. Lors d’une soirée chez des amis d’amis je tombais sur un couple de Maine Coon qui venait de fonder famille : une portée de trois chatons gigotait au fond d’un panier . Je ne résistai pas et repartis le soir même avec un des chatons dans la poche de mon manteau. Tout au long des quelques stations de métro jusqu’à mon appartement, le chaton sans nom miaulait, sa tête minuscule dépassait à peine de la poche du manteau, ce qui ne manquait pas d’émouvoir les passagers. 

Assez rapidement, un nom fut trouvé pour ce chat plein de caractère et extrêmement loquace. Je le nommai Aliocha. J’avais cherché un prénom en “chat” et m’étais souvenue de ce diminutif affectueux que les Russes utilisent pour Alexandre. Le plus jeune  des frères Karamazov , je crois.

Bien vite, Aliocha se sentit à l’étroit entre les quatre murs de mon appartement. Je finis par céder et le laissai sortir, sauter de gouttière en gouttière, de toit en toit.

Mais un soir en rentrant, point de chat. J’ameutai le quartier en l’appelant jusque tard dans la soirée. Rien n’y fit et je passai ma première nuit sans lui. 

Le deuxième soir, mon moral était au plus bas et je commençais à imaginer la vie sans lui quand quelqu’un toqua à ma porte. C’était un voisin. Il me demanda:

— C’est pas vous qui avez perdu vo’t chat ?

— Si, pourquoi? lui répondis-je le cœur battant.

— Parce qu’un autre voisin m’a dit qu’il avait vu passer un chat sur un mur qui miaulait très fort. C’était bien lui, et avec l’aide du voisinage s’organisa le sauvetage d’Aliocha.

Bien des années ont passé et j’ai changé de villes plusieurs fois, pris des trains, des avions qui me ramenaient vers le sud, toujours flanquée de mon Maine Coon. Je me mariai, des enfants arrivèrent et Aliocha accepta de plus ou moins bonne grâce cette famille élargie.

Un jour pourtant, c’est lui qui quitta ce monde au bout d’une longue vie qui se termina comme elle avait commencé : choyé au fond d’un panier.

Depuis, à chaque fois que j’aperçois un chat sur un mur qui passe son chemin, je me demande s’il n’est pas la réincarnation de mon plus vieil animal de compagnie. Mais à y regarder de plus près, ce n’est jamais tout à fait lui: les pattes sont plus courtes, les yeux moins expressifs et surtout la plupart restent muets quand je m’adresse à eux, signe indubitable que ce n’est pas lui.

Un jour, comme j’allais à quelque endroit, je rencontrai un homme bien fait qui portait “une lettre tordue” toute fine. Sa silhouette gracile me rappela instantanément un acteur qui avait été mon amant et dont le nom apparu dans un générique de film au fond d’une salle obscure faisait toujours battre mon cœur.

Il faut vous figurer que je n’avais pas toujours été Main Coon de mon état. J’avais aussi pris l’apparence d’une actrice qui avait eu son heure de gloire au siècle dernier.

Intriguée par la lettre qu’il portait, j’engageai la conversation.

— Pourquoi cette lettre est-elle toute fine et tordue ?

— C’est qu’elle contient comme ces fleurs de papier qui se déploient dans l’eau, l’essence de ces choses nous fait battre le coeur ou qui ne font que passer 

— Comme c’est intéressant! Et pourriez-vous me donner un aperçu de ces choses subtiles ? 

— A vous de me dire. Commencez.

— Parmi les choses qui passent, il y a le parfum de ma grand-mère. Il sentait la poudre et l’iris. 

— Ah oui, et bien moi ce serait plutôt le souvenir confus de la voix de mon père.

— Oui, oui, sûrement c’est beau mais c’est bien triste ne trouvez-vous pas? Et si vous me disiez un peu ce qui fait battre votre coeur ?

— Je ne sais si je peux. Nous nous connaissons à peine.

— C’est ce que vous croyez…

—  Nous nous sommes connus ? 

—  Oui, même si cela ne vous a semble-t-il laissé aucun souvenir. Tout passe , comme ces pommes qu’on oublie au fond d’un compotier.

— Je ne me souviens pas de vous, j’en ai peur, mais je vais vous dire une de ces choses qui fait battre mon cœur : c’est le souvenir du premier regard échangé avec mon premier enfant.

A ces mots, je me décomposai. Vite je me ressaisis et lui demandai si le nom de l’enfant était inscrit au bas de cette lettre toute fine et tordue.

— Oui, souffla-t-il. Il s’appelait Alexandre. mais pour moi c’était juste Aliocha.

Texte écrit lors de la 5e séance de l’atelier d’écriture d’Elise Vandel.

Retrouvez toutes ses propositions d’écriture ici : http://chezliseron.com

Ecrire le Japon 4 : mon yokaï

gravure sur cuivre, épreuve d’artiste, 2020

Partie 1

C’est un arbre à visage humain. On l’appelle Jinmenju et il apparaît de préférence les jours de pluie, d’orage. Dans le tumulte des trombes d’eau, quand les branches voltigent ou se balancent follement dans le vent, son visage s’anime. Au travers des rideaux de pluie, on distingue souvent d’abord ses yeux jaune qui s’allument dans les plus hautes branches. On se demande d’abord s’il ne s’agit pas d’oiseaux apeurés ou d’écureuils en quête de refuge. Mais bientôt le reste d’un visage se dessine aussi, ridé comme il se doit et encadré d’une somptueuse chevelure de branches et de feuilles. Quand l’orage fait rage, il arrive parfois que l’arbre tout entier se mette à marcher vers vous et on entend alors craquer les feuilles mortes sous les pieds du géant sylvestre.

Partie 2

Mai était styliste pour la maison Zenka qui avait pignon sur rue dans le quartier de Ginza. 

Elle travaillait dans l’open space du grand couturier, au 4eme étage d’un immeuble ultra-moderne qui donnait sur l’une des artères    principales du quartier. Son poste de travail, composé de grandes tables en bois noble, était idéalement situé le long d’une baie vitrée qui, tout en laissant passer un maximum de lumière, filtrait bien le brouhaha de l’avenue. Ainsi, tout au long de ces journées de recherche, elle pouvait voir changer la lumière et défiler les saisons et oublier le tumulte  de Tokyo

Mai était sensible au passage du temps, à l’impermanence des choses; elle essayait toujours que  l’esprit  du wabi sabi souffle sur ses créations textiles. L’immense érable qu’elle voyait depuis la baie était pour elle une source d’inspiration sans cesse renouvelée: couleurs, formes, mouvements, textures, cet arbre portait en lui la quintessence de ce qu’elle voulait faire passer dans ses créations. 

Un jour d’orage, il y eut une panne d’électricité dans tout Ginza. C’était la fin de l’automne, les journées étaient courtes, le soir tombait plus vite sur Tokyo. Comme il n’y avait plus de courant pour travailler sur son PC, ni de lumière pour dessiner, Mai ouvrit le tiroir de son bureau et y prit une bougie pour s’éclairer dans les étages vers la sortie. 

Dans la cage d’escalier plusieurs fois la flamme manqua de s’éteindre. L’ascenseur était hors-service et les portes claquaient tandis que le personnel s’engouffrait dans les escaliers. 

Arrivée dans le  hall d’entrée de l’immeuble, elle fut saisie par le grand silence qui s’y fit soudain. Elle aperçut son reflet  furtif dans les larges baies vitrées : jeune femme filiforme, vêtue d’un tailleur pantalon d’excellente facture, cheveux impeccablement tirés et arrangés en chignon, tenant à la main une flamme orangée.

Les portes tournantes bougeaient comme au ralenti tandis que dehors l’orage se déchaînait. Pourtant, Mai sentit le besoin irrépressible de sortir sur le boulevard malgré les grandes rigoles d’eau qui couraient le long des trottoirs. A peine dehors,  la force de l’intempérie la contraint à courir trouver refuge sous le grand érable de l’autre côté de la place. Ce fut comme si la pluie avait cessé instantanément.  Elle leva  les yeux vers la cime de l’arbre et croisa son regard. Aussitôt, un grand souffle s’éleva et la bougie mit le feu à la chevelure de Mai que le vent avait  détachée, et  les branches de l’érable s’embrasèrent aussi. Mai vit la flamme orangée se refléter une dernière fois dans les yeux de son Yokai sylvestre. 

Ce yokaï est la manifestation chez beaucoup de Japonais -notamment des citadins qui croient avoir perdu leurs racines avec leur terre d’origine- de la forêt d’Aokigahara qui s’étend à la base du Mont Fuji. Cette forêt est célèbre pour le grand nombre de personnes qui s’y sont suicidées depuis les années 1950. Elle a recouvert une large coulée de lave qui avait enseveli la région  lors de l’éruption de 854. Depuis lors, le yokaï incarne la peur du feu, de l’ensevelissement et du suicide.

Texte écrit lors de la 4e séance de l’atelier d’écriture d’Elise Vandel.

Retrouvez toutes ses propositions d’écriture ici : http://chezliseron.com

Ecrire le Japon 3 : la fille des ondes

Les pêcheuses de perles d’Hokusai

Je n’avais vu d’elles que de photos en noir et blanc du siècle dernier. Riantes, assises sur des rochers plutôt inhospitaliers, générations mêlées. La plus âgée, au centre de la photo, semblait à la fois frêle et puissante, le corps sculpté, comme érodé par les nombreuses plongées en apnée. Leurs corps ruisselaient encore et on distinguait un panier qui devait contenir leur pêche miraculeuse. 

Je ne sais pas bien pourquoi cette image m’interpellait tant. J’imaginais cachés dans le beau noir et blanc du cliché la nacre délicate des huitres et le rouge sanguinolant des poulpes enchevêtrés. Il y avait quelque chose d’indécent dans ce rouge qu’on ne pouvait qu’imaginer, qui débordait des entrelacs du panier.

Une toute jeune fille semblait gênée par cette rutilance tirée des profondeurs et sur la photo, elle gardait les yeux baissés. Cet air chaste attirait d’autant plus le regard sur sa poitrine dénudée et sur son cou orné d’un simple collier d’algues.

J’ai faim du Japon, je retourne sur l’île d’Hekura. Elles sont là, sur la même plage que la première fois mais je n’arrive plus à les photographier avec la même spontanéité. J’ai beaucoup lu sur le Japon entre mes deux voyages tant ce pays me manquait. J’ai bien-sûr découvert les fameuses estampes d’Hokusai. Dans ma chambre en Italie, j’ai affiché une reproduction d’une d’elle. On y voit la noblesse en kimono, fardée de blanc, des saltimbanques affublés de masques qui gesticulent devant des cerisiers en fleurs. Au loin, le Mont Fuji et ses sempiternelles neiges. 

Quand je regarde celles que j’appelle “mes” ama, rien ne semble indiquer qu’elles appartiennent au même monde. Depuis leur île, on ne voit pas le Mont Fuji. Hekura n’est pas sur la route de Tokaido. A coup sûr, les nobles en kimono n’ont jamais posé leurs yeux sur les plongeuses à demi-nues. Les ama ont une peau mate, un corps exposé aux éléments et aux regards, un corps dessiné au contact de l’eau et par les plongeons en eau semi-profonde. C’est de ce Japon- là dont j’ai faim, et de produits puissamment iodés que les ama remontent dans leurs filets.

Il faut y aller. Il faut que cette fois je ne reste pas caché derrière mon objectif et que je me décide enfin à aller leur parler avec les quelques mots de Japonais que j’ai tenté d’apprendre. Quand j’approche, elles sourient, j’ai l’impression qu’elles me reconnaissent. Evidemment, je suis le premier occidental qu’elles ont rencontré, et peut-être le seul. Plus je m’approche, plus je me rends compte que ce n’est pas vraiment moi qu’elles regardent. Elles chuchotent et l’une d’elle pointe du doigt ce fusil sous-marin que je porte en bandoulière. Je me souviens de leur curiosité la première fois que Penny l’avait armé et qu’elle avait plongé avec elles. 

Si cette arme du XXème  siècle les a amusées, que dire alors des quelques mots que je bafouillais en guise de bienvenue ? Ils provoquèrent instantanément une cascade  de rires et de petits cris. J’ai encore dû m’embrouiller avec l’intonation. A coup sûr ce n’est pas “Bonjour, je suis ravi de vous revoir” qu’elles ont compris.

La plus jeune semble avoir pitié de moi et essaye de m’expliquer le quiproquos en anglais :

— Vous avez dit “Bonjour, j’ai faim de vous revoir” comme si vous parliez le Japonais de l’ère d’Edo. Excusez-nous, c’était vraiment drôle ! Nous aussi, nous avons faim de vous revoir, Fosco-san, dit-elle  en faisant une révérence de geisha et en esquissant quelques pas en arrière. Oui, mais la geisha était presque nue et je n’étais pas mécontent qu’elle fasse trois pas en arrière. Mon regard s’était brouillé et en surimpression je voyais la jeune ama nue, abandonnée et lutinée par deux pieuvres. Hokusai au final n’était pas si loin d’Hekura et des pêcheuses de perles.

Les retrouvailles avec Fosco-san se sont prolongées tard dans la soirée. Il était si drôle et si naïf avec son japonais de samouraï que nous l’avons jugé assez inoffensif  pour l’inviter dans notre cabanon normalement réservé aux femmes. En préparant le plat traditionnel de ramen aux coquillages, on a eu une idée. On a eu envie de rire encore un peu. Comme ce brave homme donnait l’impression d’avoir avalé  toute la littérature et l’iconographie nippones, nous nous sommes dit qu’il connaîtrait notre écrivain national , le grand et respecté Mishima. Midori, la plus âgée d’entre nous lança : 

— Laissez-moi faire. Quand on en sera au sake, je m’avancerai vers lui pour lui raconter une histoire.

En fin de soirée, Midori s’échappa un court instant et revint avec un plateau et les verres de sake. C’était des verres de très mauvais goût, de ceux qu’on réserve aux touristes et au fond  desquels on voit des femmes dans des postures lascives.

Midori profita de l’air un peu déçu de Fosco pour entamer son récit.

— Le verre paraît bien commun et vulgaire à tes yeux, ami étranger.  Mais écoute l’histoire que je vais te conter. Tu connais sans doute le célèbre roman Le Tumulte des flots de Mishima ? 

Maraini le connaissait.

— Te souviens-tu du personnage de Hatsue ? Tu sais, cette femme qui hante le souvenir du narrateur !

Maraini se souvenait ; lui aussi avait fantasmé sur la silhouette élancée de cette ama qui lui rappelait tant la jeune fille au collier d’algues.

— Ce que tu ignores, aimable étranger, c’est que c’est moi, Midori, qui ai inspiré ce personnage. Ce corps fuselé, ces lèvres iodées, ce sont les miens. 

Maraini ouvrait de grands yeux ronds d’occidental et restait bouche bée. Comment ? Il avait devant lui l’incarnation d’Hatsue ?De nouveau, une déferlante de rires le tira de stupeur.

— Allez, prends donc un autre sake -”cul sec” – comme on dit chez vous, et ne regarde pas le fond du verre, ce n’est pas digne de ton âge, honorable hôte !

Texte écrit lors de la 3e séance de l’atelier d’écriture d’Elise Vandel.

Retrouvez toutes ses propositions d’écriture ici : http://chezliseron.com