« Le coureur de froid » et autres impressions blanches

Pour prolonger un peu les sensations du Québec, en transit entre les deux continents j’ai lu le tout petit roman de Jean Désy: « Le coureur de froid ». La jeune femme à la caisse du Musée national des Beaux-arts du Quebec m’avait prévenue: vous avez choisi des beaux livres pour emporter le froid dans vos bagages.

Cela raconte l’histoire d’un médecin qui se perd volontairement au coeur de la taïga du Nunavik. Cette perte est aussi une quête, un renouveau.

Jean n’en peut plus de son pavillon de banlieue, et ses escapades en forêt avec sa fille Marie ne suffisent plus à donner un sens à sa vie. Alors il quitte ce qu’il appelle « Le Grand Sud » pour son antipode.

C’est encore un livre de survie comme je les aime. Si vous avez aimé « Dans la Forêt » de Jean Hegland (https://lapoudredestampette.wordpress.com/2017/05/18/gravures-dernieres-lectures/ou « Dans les Forêts de Sibérie » de Sylvain Tesson ( https://lapoudredestampette.wordpress.com/2017/12/27/lecture-de-fin-dannee/ alors vous apprécierez ces pages.

Et puis il y a la rencontre avec Max, le renard des neiges, qui sauvera la vie de Jean en lui montrant le chemin jusqu’à la cabane au bord du lac après des jours d’errance. Un clin d’oeil à St Ex qui aurait perdu sa boussole et aurait fait cap au Nord.

Juste avant le départ, j’avais lu « Frère de glace » d’Alicia Kopf (« Germa de Gel », traduit du catalan). Obsédée par les explorations polaires et les étendues du Grand Nord, l’auteure-plasticienne les transcrit au travers de dessins, photos et textes mêlés. Au coeur de ce roman se trouvent un garçon autiste et sa soeur artiste, tous deux figés dans la glace de l’incommunication.

Un extrait:

La glace rétrécit les vaisseaux sanguins qui apportent le sang dans la zone blessée.(…) Autrement dit, le froid calme la douleur des coups. C’est peut-être de là que provient la préférence des âmes tourmentées pour les endroits gelés: la paix de la neige qui tombe. L’indifférence des montagnes. Le début et la fin de Frankenstein au Pôle Nord.

Z comme Zao, Z comme « Zi is Zi End »

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A la lettre Z , un nom s’impose à moi naturellement: Zao. Zao Wou ki. Depuis le début de ce projet, j’avais  pensé à un billet sur mon peintre préféré, mais que dire, quoi écrire qui n’est pas déjà été consigné quelque part entre orient et occident, entre peinture traditionnelle chinoise et le Montparnasse des années 50? En parlant de Montparnasse, ZAO est le seul peintre pour lequel j’ai fait un aller-retour Toulouse-Paris en train dans la journée pour voir sa rétrospective au Musée du Jeu de Paume en 2003… Aucunes autres toiles-hormis les ciels de Turner et les nymphéas de Monet- ne m’ont autant émue.

Fin de l’abécédaire. Six mois et un peu plus à jongler avec les lettres de A à Z, au gré des saisons, de l’humeur, de l’inspiration.

Alors je finirai par un  autoportrait- un selfie comme on dit aujourd’hui- de celle qui se cache derrière ces billets depuis plus de six mois. C’est moi, là où je me plais  le plus: en haut des marches de mon atelier en Ariège,avec mon tablier à petites fleurs quand j’attends la fin du temps d’exposition d’un cyanotype, quand j’attends que le papier sèche avant une impression, quand j’attends que l’inspiration vienne ou que parte la grande fatigue de l’année.

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Moi quand j’attends. A comme Attendre...allez, voilà que ça me reprend!

Et en attendant, si vous faisiez le chemin à rebours et alliez découvrir les articles des 25 autres lettres de l’alphabet? Moins de 25 billets, en fait, car vous le verrez vite, certaines lettres ont été prises ensemble, comme  dans la chanson Elaeudanla Teïteïa de Gainsbourg avec laquelle je vous tire ma révérence et vous remercie de votre lecture bienveillante.

Sur ma remington portative
J’ai écrit ton nom Laetitia
Elaeudanla Teïtéïa
Laetitia les jours qui se suivent
Hélas ne se ressemblent pas
Elaeudanla Teïtéïa
C’est ma douleur que je cultive
En frappant ces huit lettres-là
Elaeudanla Teïtéïa
C’est une fleur bien maladive
Je la touche du bout des doigts
Elaeudanla Teïtéïa
S’il faut aller à la dérive
Je veux bien y aller pour toi

Elaeudanla Teïtéïa
Ma raison en définitive
Se perd dans ces huit lettres là
Elaeudanla Teïtéïa
Sur ma remington portative
J’ai écrit ton nom Laetitia
Elaeudanla Teïtéïa
Serge G.

 

X-Y comme eXperimental cYanotYpe

C’est encore avec le procédé du cyanotype et  sa belle étYmologie grecque  que j’ai choisi d’illustrer doublement la lettre Y de notre alphabet.

Des premiers essais infructueux -erreurs de dosage, d’eXposition, manque de soleil-m’ont conduite à recYcler les cyanotypes. J’ai commencé à les utiliser comme papier d’impression pour mes eaux-fortes. Le mariage du blanc du papier , du bleu variable et de l’encre noire ou du gris de PaYne m’a ouvert de nouveaux horizons.

Je vous donne à voir ici ces premiers essais de technique mixte qui seront suivis de nombreux autres, maintenant que me voilà enfin revenue dans les PYrénées, dans mon atelier des cimes plus près  du bleu profond, sans nuage, qu’on ne trouve qu’en montagne.

W comme Wabi sabi

Presque à la fin de ce projet d’abécédaire, je reviens sur le wabi sabi. Cette philosophie du beau inséparable du temps qui passe et qui abîme n’a cessé de m’accompagner dans toutes mes recherches graphiques. La première fois que je me suis intéressée au wabi sabi, j’avais plutôt été attirée par la face mélancholique de cette esthétique, comme je le racontais dans ce billet.

Dans la vidéo que je vous encourage vivement à regarder en cliquant sur le lien,  le maître japonais Showsi Tsukamoto nous explique la relation  entre le wabi sabi, la réparation des céramiques – l’art du kintsugi – et  la résilience, la réparation des âmes et des blessures.

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Encre et cadre brisé, collection privée

« Kintsugi », littéralement « jointure en or », Kintsukuroi, « action de réparer à l’or » est une technique et un art japonais qui consiste à réparer les poteries et céramiques brisées avec une laque végétale saupoudrée de poudre d’or, puis polie à la pierre d’agate. Les pratiquants de la voie du thé appelaient cette partie réparée « paysage ».
Impermanence, humilité, réincarnation et flux continu de la vie, le kintsugi est un art qui redonne vie à l’objet, qui lui offre une seconde vie. »

 

 

UV, vers le bleu… « au milieu des algues et des coraux »

L’été et sa belle lumière semblent installés pour de bon, alors je reviens sur l’expérimention du cyanotype débutée le mois dernier.

En fait je continue ma série botanique mais bleu oblige, j’cherche des photos au milieu des algues et des coraux, les amateurs comprendront…

J’ai photographié certains tirages encore dans leur bain, au moment où ils flottent encore dans l’eau qui leur donne la vie.Je vais aussi essayer de faire en cyanotype le pendant de certaines de mes eaux fortes, pour montrer l’étendue et la variété de l’estampe, comme ci-dessous.

 

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Dans l’atelier on entend…

J’peux pas dormir, j’fais qu’des « gravures »
Gaby, oh Gaby, tu veux qu’j’te chante la mer
et encore

La Nuit je mens

« Voleur d’amphores
Au fond des criques
J’ai fait la cour à des murènes… »

T: traces d’enfance ou cyanotype et vieilles photos

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Grâce au stage de Cyanotype avec Lorena Acin, j’ai la clé pour rajouter des fragments photographiques et des végétaux à mes estampes. Le moyen de combiner deux des thèmes qui me sont chers.

La technique est simple, abordable en une journée alors je ne vais pas l’expliquer ici. Voilà qui finit de me réconcilier avec la chimie!

Mes premiers essais et mes pensées vont ce soir à la mère qui a inspiré la plupart de mes essais du jour. Je vais d’ailleurs lui en offrir pour la fête des mères qui approche ( en France).

Belle soirée en bleu

R comme Retour sur le burin, corps- à-corps avec le cuivre

 

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Comme promis voici mes notes et impressions sur l’initiation au burin que j’ai eu la joie de faire avec Maria Chillon le week-end dernier.

On fait souvent bien des mystères et des histoires autour de cette pratique. Comme dans la chanson  sur la peinture à l’eau on vous chante « la peinture à l’huile, c’est bien plus difficile « . Et c’est vrai que c’est dur, exigeant, et que nous avons passé la première demi-journée de stage à commencer à apprendre comment tenir l’outil.

Mais le burin reste avant tout une technique directe et simple, un corps-à-corps avec le cuivre qui change complètement le rapport à la gravure.  Il faut arriver à trouver un équilibre des forces qui part du coude, bien posé à plat sur la table, qui passe par le creux de la paume tandis que l’index se fait léger sur  le burin. J’ai eu l’impression que la main droite – quand on est droitier – est  un peu utilisée comme un rail, un guide, un conducteur au sens électrique du terme. Le plus ardu c’est de se défaire de l’envie d’exercer une pression avec l’index. Pour obtenir un joli trait de burin, c’est donc du coude et de la paume qu’il faut jouer!

 

Avec le burin, c’est tout le corps qui est engagé d’une façon subtile et mesurée. Le travail se joue aussi beaucoup avec la main gauche (clin d’oeil à notre atelier toulousain…) qui sert à faire avancer ou tourner le cuivre quand on veut faire des lignes courbes. Croyez-le si vous voulez, c’est au bras et à l’épaule gauches que j’avais mal au bout de ces deux jours de stage! Les doigts n’en sortent pas indemnes pour autant, surtout si comme moi vous commettez l’imprudence d’enlever les copeaux de cuivre avec…

Ce qui me conduit à un autre volet intéressant et pointu du stage: savoir aiguiser son burin.

La pointe s’use vite, se casse quand le geste est trop fort. Il faut donc apprendre à la réparer en utilisant une pierre ronde d’Arkansas. Pour ma part, je me suis concentrée sur l’affûtage de la tête du burin en  « carré ». Le but du jeu et de poser la partie carrée bien à plat sur la pierre et d’exercer une pression régulière, en tournant, pour obtenir une seule facette plane et rectiligne.

 

Image: Nicolas Sochos

 

Maria nous a conseillé de mouiller la pierre avec du pétrole, et non de l’huile. Renseignements pris, le pétrole a l’avantage de ne pas obstruer les pores de la pierre et de prolonger ainsi sa durée de vie et son efficacité.

Vous l’aurez compris, le côté sensuel et artisanal de la technique m’a vraiment séduite.Sans parler des moments de silence et de grâce que l’on vit au contact absolu avec la plaque, surtout quand, miracle, on arrive à faire un peu glisser son burin!

Eloge de l’effort et de la lenteur, tension et lâcher-prise, l’exercice du burin est une respiration du corps et de l’âme réunis.

Je finirai cet éloge en disant que  personnalité de Maria Chillon y est pour beaucoup. Son approche  à la fois technique et très libre, loin de l’image un peu rigide et glacée que j’avais du travail au burin, a fini d’effacer toutes mes craintes et mes a priori. Vous pouvez retrouver son travail sur internet et dans le n°6 de la revue Actuel qui lui était en partie consacré.

 

 

S comme séries

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Bien avant Netflix et autres, j’ai toujours eu un faible pour les séries, que ce soit en tant que collectionneuse ou dans ma pratique de la peinture et de la gravure. J’aime les projets qui maturent longtemps et donnent naissance à une kyrielle de choses toutes issues de la même matrice, et pourtant toutes légèrement différentes. Souvent,  le souffle, l’énergie qui les a portés sont les mêmes, on le ressent dans le travail . Je le sens  quand je suis  en train de faire cette série (qui au début, forcément, n’en est pas une), et je le vois après coup quand posés côte à côte les tirages révèlent leur air de famille.

Cette nouvelle série est née comme souvent d’une contrainte – le format 20×20 imposé pour une expo cet automne. Cette contrainte s’est muée en source d’inspiration quand je me suis rendue compte que les photos de papiers peints anciens que j’avais faites cet été au Québec pouvaient entrer dans le cadre. Pour l’histoire des ces papiers peints et la génèse du projet, vous pouvez lire cet article de mon blog si ça vous dit.

Les variations du papier peint m’ont servi de fil conducteur et ont donné son unité à la série qui est un travail de techniques mixtes: photo, estampe et bouts d’eau-forte.

 

 

Q comme Qu’est-ce Que le burin?

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Detail view from Lucas van Leyden Engraves a Feather, burin engraving, ©2011

A 3 jours de mon  stage de découverte à la Main Gauche, cette question me trotte évidemment dans la tête. J’ai déjà les doigts qui fourmillent à l’idée d’avoir un nouvel outil entre les mains. J’adore la sensation que cela procure, me sentir aussi gauche qu’une « poule qui a trouvé un couteau ». Vous vous souvenez de ces sensations les premières fois où vous avez découpé du papier aux ciseaux, en tirant un peu la langue? Bref, je vis ces quelques jours d’avant le stage avec une certaine  impatience,  vestige de cette part d’enfance qui n’est jamais très loin. Et vous, savez-vous ce qu’est le burin?

J’ai fait quelques recherches pour calmer un peu le feu et mettre quelques mots et quelques images sur cette technique mystérieuse. Et je n’ai pas été déçue!

Dans un texte de Louis-René Berge, j’ai trouvé exactement de quoi aiguiser encore l’envie que j’ai d’essayer le burin. Mais mon attirance pour le burin se passe aussi de mots et c’est d’abord le geste et sa précision qui me parlent. Une petite illustration (parmi plein d’autres que j’ai vues sur la toile) avec cette vidéo de Nathalie Grall

Le burin et rien d’autre ?

(extraits)

Choisir le mode d’expression le mieux en rapport avec sa sensibilité, c’est accéder à une certaine qualité de vie.
La taille douce offre de nombreuses possibilités à travers deux grandes directions : celle où l’outil tranchant (burin, pointe, etc…) incise la plaque à graver, et celle où le creux est le résultat de la morsure d’un acide. L’emploi de l’une ou de l’autre ou même des deux à la fois est décidé par l’artiste en fonction de l’effet à produire.
La voie, que j’ai choisie passe par ce grand voyage de quelques centimètres carrés, nous le connaissons : c’est une tige de métal enfoncée dans un manche en bois dont le bec va sillonner le métal. Même si la main qui la conduit est experte, le voyage n’est certes pas sans risques ni surprises, et ne peut s’entreprendre que si un certain rêve intérieur subjugue celui qui s’y risque.
Le trait du burin est unique. Il se reconnaît (pour les amateurs éclairés) très facilement, l’explication est simple. Pour creuser le métal on pousse l’outil vers l’avant – « on monte » – alors que dans les autres procédés on fait généralement le contraire. Cette poussee engage tout le corps rendant le geste du buriniste très physique, et cette énergie dépensée donne au trait cette netteté et cette fermeté qui le caractérise.
L’outil m’a donc imposé sa discipline et les règles que je me suis données pour exprimer mes idées et mes sentiments, je les ai découvertes à l’intérieur des limites de son trait, qui pour être respecté conduit dans l’exécution de l’oeuvre au fini et à la rigueur.(…)
Ce travail développe patience et réflexion, l’une étant intimement liée à l’autre.
Cultiver un art où la lenteur est une donnée incontournable, n’est-ce pas un acte quasi révolutionnaire à une époque où tout est vitesse ? Je pense, pour ma part, que cet exercice constitue un art de vivre qui repose sur une morale dont les règles sont imposées par ce travail où le mental est très mêlé au manuel, ce dernier opposant un « ralenti » qui peut-être favorable à une réflexion créatrice.
 Louis-René Berge
Le texte intégral est paru dans « Les nouvelles de l’estampe » n° 139 – Mars 1995  

Je publierai un autre billet sur ce thème après le stage de ce week-end ( 5 & 6 mai)

Si vous avez déjà expérimenté le burin ,vos impressions ou vos commentaires seront les bienvenus sur mon blog. Merci.