Ecrire le Japon 2. Voyage dans l’archipel

Le voyage de Totori à Iki

Ma sœur habite sur la minuscule île d’Iki, presque à l’extrémité sud de l’archipel. Je suis dans le train qui relie Tohori à Kyoto quand je reçois son appel. Des années que je n’ai plus de nouvelles. Sa voix est tendue et c’est à peine si je revois sa maison . Elle me dit : “Il faut qu’on réussisse à se voir avant le prochain tsunami.”

Je ne comprends pas cette urgence. Les infos de ce matin n’ont annoncé aucune alerte au tsunami. Mais quand je descends à la première gare, je vois s’afficher en gros caractères rouges les mises en garde habituelles. L’état nous incite à rentrer chez nous au plus vite et à appliquer les consignes de sécurité. Fuck la police. Je décide de rebrousser chemin et de reprendre un train pour Tohori. Ce sera le moyen le plus rapide de redescendre vers le sud et de gagner la mer intérieure pour rejoindre l’île de Shikoku.

J’appelle mon chef au boulot et lui vends un bobard de circonstances. Oui, je rentre chez moi et me claquemure. Oui, j’ai bien pris les dossiers sensibles en partant vendredi. Oui, vous aussi, prenez soin de vous.  Ca , c’est fait. Ces vacances imprévues me conviennent à merveille. Arrivée sur Shikoku, il faudra  que je fasse une ou deux emplettes: mon pantalon de velours, mon chemisier en soie, mon blazer et mon sac à main de working girl ne sont pas du tout adaptés au périple qui m’attend.  

Dans la petite ville portuaire de Tamano, je tombe sur une échoppe  en bois à l’ancienne où s’empilent pêle-mêle bols à thé, sachets  de ramen et vêtements sortis d’un autre âge. Tous taillés dans le même tissu grossier, tous teints du même bleu indigo. La propriétaire de la boutique me désigne sans un mot un rideau derrière lequel je pourrai me changer. Prochaine étape: trouver un endroit pour recharger la batterie de mon portable et avoir des nouvelles de la météo, et accessoirement une chambre pour passer la nuit. De toutes les façons, il est déjà tard pour prendre un bac pour Takamatsu. 

La vieille continue à s’adresser à moi par gestes. Cette fois, son doigt pointe l’étage au-dessus du magasin où clignote une enseigne à peine visible: “Pension Tawara”. Je suis déjà si fatiguée que je ne cherche pas plus loin. La pension porte le prénom de ma sœur, et j’y vois comme le signe de nos retrouvailles proches. 

Sitôt entrée  dans la chambre d’une propreté étonnante, j’ai branché mon téléphone. La batterie était tellement à plat que l’écran est resté noir. Lasse d’attendre, je me suis allongée sur le lit, vite bercée par la rumeur du port tout proche et le passage régulier du faisceau  du phare. 

C’est la faim qui m’a sortie de ma torpeur. Avec la petite bouilloire posée sur la table de chevet, je me suis préparé les ramen. En tailleur sur le lit, je les ai dévorées tout en pensant avec gourmandise aux délicieuses brochettes de poisson cru qui sont la spécialité de l’île d’Iki. On les déguste arrosées de yuzu et accompagnées de cette bière légère dont j’ai oublié le nom. La dernière fois, ma sœur m’avait amenée dans un tout petit bar qui en servait et où on avait écouté des vieux standards de Hong Kong. L’ambiance était pareille à celle de ce film de Wong Kar-Wai In the mood for love”et nous avions reparlé de l’acteur terriblement séduisant qui jouait le premier rôle dans le film. Une lueur un peu différente de celle du halo du phare me tira de ma rêverie de vieille ado attardée.

Le portable s’était rallumé et un message s’affichait que j’étais bien incapable de déchiffrer sans mes lunettes. Je les retrouvai à tâtons. Mais même avec mes lunettes, je ne compris rien au message qui disait : 

La houle du jazz d’hier soir

  comme un feu courant à mes oreilles

 me démange ce matin.

Plus bizarre encore, le sms était signé du prénom et du nom de jeune fille de ma sœur. Qui aujourd’hui ajoute son nom et son prénom à un sms ?  Et pourquoi m’envoyer ce mystérieux  haïku d’Iki ? Haïkudiki, Haïkudiki : j’éclatai de rire.

Sur mon portable, j’ai consulté les nouvelles du jour et les alertes météo. Tous les déplacements par voie maritime étaient suspendus.  J’ai décidé de répondre à ma sœur par un message aussi clair que le sien était sybillin:

 “Prends garde à la houle et aux éléments, on essaie de se retrouver après le passage du raz-de-marée.” 

A peine commencées, les vacances étaient déjà terminées. Perdues pour perdues, j’ai vérifié mon agenda et réalisé que pour ma prochaine prestation il fallait que je reparte à l’opposé de Sikoku par le pont qui relie Tamakaku à Amagazaki à la pointe la plus septentrionale de l’île de Honshu où mes collaborateurs me donnaient rendez-vous lundi. C’est une région réputée froide m’avait-on dit. 

Heureusement la vieille ouvrait boutique dimanche compris et j’ai pu compléter ma panoplie. Je lui ai acheté – pas le choix- une écharpe bleu indigo. Elle jurait atrocement avec mon chemisier de soie jaune mais je n’aurai pas le temps de m’arrêter en chemin à Tokyo: le train grande vitesse Tokyo-Aomori quittait la gare centrale à 5h50 lundi. Le lendemain, je  montai à bord de ce train qui lévitait au-dessus des rails. Le vent qui soufflait à plus de 150km/h me donnait l’impression de traverser un monde flottant. La paysage filait et se fondait de plus en plus, ne laissant qu’une impression de vertige. Brusquement, le train décéléra et le haut-parleur annonça la gare d’Aomori. Quand les portes s’ouvrirent je fus prise dans un tourbillon de neige et me souvins de ce que je n’avais écouté que d’une oreille : le froid était indescriptible.

Texte écrit lors de la 1ere séance de l’atelier d’écriture d’Elise Vandel.

Retrouvez toutes ses propositions d’écriture ici : http://chezliseron.com

Ecrire le Japon, 1: les évaporés

Derrière le mur, l’homme attend l’orage. On lui a dit “on attend l’orage” et lui se demande vers où aller.Vers l’aube ou le crépuscule, la montagne ou la ville ?

Ce mur est sans épaisseur, on dirait un jeu de dominos vertical. Certains points ont été effacés mais qu’importe, il est sorti du jeu. Là-bas, l’horizon s’éclaircit mais il serait plus prudent de s’enfoncer dans la forêt. Il hésite encore, tourne le dos à la lueur et dirige ses pas vers l’ombre des bois.

Yukiko était serveuse dans la nouvelle prison construite au sud de l’île. Pour laver l’opprobre, elle aimait raconter qu’elle était actrice. Le soir, après le boulot, elle allait dans la forêt toute proche pour se changer et revêtir une tenue plus glamour. Les bois étaient toujours déserts et l’endroit hyper sécurisé. Toutes les mauvaises rencontres qu’elle aurait pu faire étaient déjà derrière les murs. 

Pourtant, certains soirs, elle sentait comme une présence et sa peau se mettait à perler de peur. C’est ridicule, se disait-elle en enfilant à la va-vite sa tenue à paillettes.Elle n’était pas du genre à se laisser impressionner. On disait d’elle qu’elle laissait dans son sillage quelque chose de magnétique qui la rendait inaccessible aux yeux des hommes.  

Une fois qu’elle se changeait à l’abri d’un arbre à la taille impressionnante, elle se mit à observer de plus près cette étrange buée qui entourait son corps chaque nuit davantage.  Elle ressentait cette nébuleuse à la fois comme un corps étranger, à la fois comme quelque chose de terriblement intime.

Pour une raison qu’elle ne s’expliqua jamais, elle fut attirée par le lac qui s’était peu à peu recouvert de glace en avançant dans la saison.  Il serait plus prudent de s’enfoncer dans la forêt, pensa-t-elle. Pourtant, quelque chose la tirait ailleurs, vers cette zone du lac qui dégageait  de la vapeur. Dans les embruns de cette source chaude, sa robe à sequins miroitait; elle décida de se déshabiller. A ce moment, Yukiko n’était plus ni serveuse ni actrice, seule lui restait cette enveloppe évaporée à laquelle les gens la reconnaissait. C’est là qu’elle le vit. Elle alla vers sa disparition, lui  reprit corps à son contact.

Le lendemain, l’homme décida de revêtir les habits de la serveuse et d’intégrer le personnel du pénitencier. Ce retour à la vie n’avait rien de fabuleux, et c ‘était exactement ce qu’il voulait: se fondre dans la masse, se mettre au service des détenus qui ne lui prêtaient aucune attention. Une façon de passer insensiblement de l’état gazeux à l’état solide. 

Solide, c’était vite dit. Il avait gardé  de sa rencontre  avec Yukiko un sentiment de grande fragilité. Le corps et le visage  de la disparue  le hantaient. Il les retrouvait surtout en songe , sans être jamais tout à fait sûr que c’était bien elle. Cette incertitude le minait et le ramenait sans relâche à son ancien statut d’évaporé. 

Et puis son nouveau genre lui pesait. Il peinait à incarner cette femme. A incarner une femme, en fait. Il croyait bien les connaître, lui qui les avait collectionnées comme des perles. Mais  il ne savait rien de leurs états d’âme, de leurs maux, de leurs aspirations. Vous dormez à côté de quelqu’un pendant des années , pourtant vous ne savez toujours pas de quoi elle rêve.

Texte écrit lors de la 1ere séance de l’atelier d’écriture d’Elise Vandel.

Retrouvez toutes ses propositions d’écriture ici : http://chezliseron.com

Retour sur les expos de cet hiver 21-22

L’année s’est bien terminée avec notre expo collective à l’Atelier de La Main Gauche: depuis septembre, nous sommes 14 artistes adhérentes de ce lieu et nous avons voulu concrétiser cette nouvelle aventure avec un marché de Noël.

Ma contribution au Marché de Noël de La Main Gauche

Fortes de nos réseaux croisés, l’expo a attiré beaucoup de monde sur deux jours. Quel plaisir de nous retrouver, de retrouver le public et les regards sur notre travail qui s’étaient faits si rares ces derniers mois !

Série Maisons, Salon Artempo.

La nouvelle année a bien commencé aussi puisque j’ai eu le plaisir d’exposer au Salon ARTEMPO (Cugnaux, 31) en tant qu’invitée d’honneur. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, j’ai été de nouveau primée et pourrai donc profiter encore en janvier 2023 de ce bel espace et de l’équipe de scénographes qui nous préparent des accrochages très pro.

Le printemps approche et avec lui en préparation d’autres expos dont je vous parlerai bientôt…

Femmes sur le fil

Hier le Salon Artempo (Cugnaux, 31) s’est clôturé et je suis repartie avec un prix pour ma série sur les maisons (Salon Artempo / La maison de mes rêves…/Série Maisons).

J’ai pris ce prix comme un encouragement, et surtout le signal qu’il est temps pour moi de tourner cette page inspirée par les confinements.

Le tournant a déjà été esquissé cet été avec un travail autour du tissu, du travail des femmes qui se prolonge un samedi par mois dans l’atelier de recherche plastique de Sandrine Ginisty. Voici, en quelques images, les ébauches et balbutiements de cette nouvelle série au titre provisoire :  » Femmes sur le fil « .

Salon Artempo

J’ai la chance faire partie des 20 artistes invités pour le 20e anniversaire du salon d’art contemporain Artempo ( Cugnaux, près de Toulouse)

Le salon est ouvert les mardis, jeudis et vendredis de 14h à 18h et les mercredis samedi s en continu de 10 a 18h.

Je serai sur place , Quai des Arts, place Léo Lagrange à Cugnaux samedi 29 janvier de 15h à 17h pour une rencontre avec vous, le public!

À très bientôt et meilleurs vœux pour la nouvelle année !

J-4 avant la fin des 111 des arts , Toulouse !

Et oui! Les 111 c’est presque fini. Mais l’expo est ouverte aujourd’hui 11 novembre et jusqu’à dimanche soir. Pour deux qui ne connaissent pas le motif er le moteur de cet événement: 111 artistes rassemblés dans les belles salles de l’Hôtel Dieu de Toulouse pour exposer des peintures, photos, dessins et gravures au format 20×20 tous vendus au profit de l’Hôpital des enfants malades .

Je serai sur place dimanche à partir de 17h30 pour rencontrer public, artistes et bénévoles lors de la clôture .

Expositions en vue automne 2021

On y croit (encore!): les trois expositions prévues à l’automne 2020 sont reprogrammées pour cet automne. Voici le calendrier :

  • Du 1er au 3 octobre : L’Art S’Invite à Magrie (11)
  • 23-24 octobre : Ici ou L’Art , Moliets et Vieux-Boucau (40)
  • du 4 au 14 novemnre : 20eme édition des 111 des Arts Toulouse (31)

A bientôt j’espère, et d’ici là, portez-vous bien;

50 nuances de neige

Parfois les algorithmes ont du bon. En faisant des recherches pour mon dernier billet sur le roman Les Graciées / The Mercies, je ne sais plus trop comment, je suis tombée sur Fifty words for snow

Un coup d’oeil aux critiques, au graphisme de la couverture, l’attrait d’une maison d’édition anglaise inconnue, et le sort était scellé: ce « hardback » allait rejoindre ma Petite Bibliothèque boréale.

Son auteur, Nancy Campbell, est un poète engagé un peu par hasard dans la lutte climatique, à la suite d’une résidence d’artiste dans le musée le plus au Nord au monde à Upernavik dans le Groënland en 2010. Le livre est une suite de réflexion sur une double disparition: celle de la neige et de ses différents états, et celles des mots pour les décrire dans des langues aussi diverses que le Sami, le Cherokee, le Swahili, le Maori ou le Finnois.

Il faut aimer la neige, le froid et les langues pour plonger avec délice dans ces histoires courtes, ces contes ou ces réflexions à caractère ethnologique et linguistique. Dans certains pays, la neige est une évidence et elle est inscrite, polymorphe, au plus profond des mots. Dans d’autres, elle est comme un mythe : ainsi, le mot existe bien en langue thaï où la légende veut qu’il ait neigé un certain 7 janvier 1955.

Difficile de faire un choix parmi ces cinquante mots, et puis je ne voudrais pas « spoiler » votre lecture, ou plutôt faire fondre prématurément le plaisir de les découvrir un à un . J’en choisirai donc seulement deux, et pour le troisième je vous proposerai d’essayer de deviner son sens et son origine.

« Smoor » = to perish in a snowdrift

Ce mot écossais décrit le fait de mourir dans une congère. On dirait que le son du mot « mort » en français s’est fondu pour ne faire plus qu’un avec le mot « snow ». Il était beaucoup utilisé par les bergers du nord de l’Ecosse lors des durs mois passés dans la lande entre la saison de la saillie des brebis fin novembre et la naissance des agneaux au printemps.

Au XVIII ème siècle, durant les très rudes hivers écossais, trouver un abri pour son troupeau n’était pas une mince affaire. Faute de temps, à cause de tempête de neige ou de brouillard, certaines bêtes ne pouvaient plus avancer et bergers et troupeaux pouvaient accidentellement se trouver « smoored » et mouraient étouffés dans une congère.

« Avalanche »

Et oui, un petit chapitre est consacré à ce mot français et là aussi, j’y ai appris quelque chose: Nancy Campbell nous en livre l’étymologie. Le mot est dérivé du mot « valanche » en dialecte alpin, lui-même influencé par le mot « avaler » qui en vieux français signifiait « descendre ». Il est passé dans l’usage avec le développement du Grand Tour que faisait les anglais, Grand Tour qui a donné naissance au « tourisme ».

On y lit aussi que 1950-1951 fut appelé « L’hiver de la Terreur » dans les Alpes où on dénombra plus de 600 avalanches qui firent 265 victimes.

Je vous rassure, tous les mots recensés dans le livre ne sont pas aussi morbides et voici venu le moment des devinettes :

« Fokksnø »

De quel pays vient ce mot et que signifie-t’il? Un indice: le prononcer tout haut vous donnera sans doute une partie de la réponse… A vous de jouer, j’attends vos suggestions et vous donnerai la clé dans les prochains jours !