Ecrire le Japon 6 : histoire Dô

Ce dimanche, je me suis levé tôt pour aller sur le marché aux livres dans le quartier lointain de Kawasaki. Dans la semaine, j’avais dévoré toute la pile de romans à l’eau de rose que j’avais dénichés ici ou là.

Ces bluettes me ravissaient et me consolaient un peu de ma dernière histoire sans lendemain. L’amour y fleurissait timidement, puis s’épanouissait comme sur ces estampes florales de l’époque Edo. C’était doux, reposant, parfumé et cela me conduisaient vers un sommeil profond aussi sûrement qu’un somnifère.

A force d’en lire, je remarquai qu’un mot semblait revenir à chaque fois, quelle que soit l’histoire. C’était le mot “Dô”, qui, doublé, faisait certes penser au “dodo” des européens, sommeil de bébé ou oiseau disparu, mais qui en japonais indiquait le “chemin”.

Les héroïnes toujours finissaient par trouver le chemin vers le cœur de l’homme sur lequel elles jetaient leur dévolu. Il était question du “chemin du coeur », du “chemin de l’amour”…

J’ai perdu la face en acceptant ce jeu stupide qui consiste à envoyer à la revue des lecteurs de romans à l’eau de rose la liste exhaustive des passages comprenant le mot “ dô”. J’avais cru m’en sortir à bon compte mais cette simple syllabe, affublée d’un accent circonflexe grotesque avait fini par envahir ma vie. A chercher “le chemin” dans tous ces livres, j’en perdais le mien et le goût de mes contemporains. 

Je vivais cerné de jeunes filles en fleur de l’époque Meiji. Une en particulier revenait me hanter. Elle faisait la couverture du roman intitulé “Je peins des fleurs avec ma bouche et plus si affinités (“ et le chemin nous conduira plus loin si le lecteur le veut -telle était la traduction mot-à-mot du sous-titre).

Elle n’était pas vraiment belle mais j’étais attiré par le rose de sa bouche qui teintait le pinceau qu’elle portait à ses lèvres. Elle l’avait trempé dans la corolle colorée d’un volubilis. Par l’échancrure de son kimono on devinait la blancheur d’un sein souligné par le tissu carmin de la doublure.La couverture et le sous-titre étaient pleins de promesses mais l’érotisme qui s’en dégageait ne survivait pas aux premières pages du roman, aussi mièvre que tous les autres.

Pour redorer un peu mon blason, je me lançai un défi et décidai de réécrire l’histoire à partir de cette estampe. Quand, à la place de ma liste de mots, j’envoyai mon manuscrit à la revue, le succès fut immédiat et le scandale aussi.

J’avais trouvé mon “dô” à moi :  l’écriture. Très vite, je trouvai un éditeur et mon livre fut traduit dans des dizaines de langues, et partout dans le monde, jusqu’à la lointaine Hollande avec laquelle nous faisions commerce depuis déjà si longtemps. 

 Avec ma maison d’édition, je fis même une tournée de promotion à travers l’Europe. Nous allions de gare en gare et c’est là que je me découvris une nouvelle passion pour ces romans que là-bas on appelle “romans de gare”. D’un bond je quittai l’ère Meiji et je crus un temps être aussi débarrassé de mon obsession pour le “dô”.

Mais un jour, lors d’une séance de dédicaces, une lectrice franco-japonaise me lança :

— Alors comme ça, vous avez quitté le chemin de l’amour et vous faites dans les chemins de fer ?

Sa remarque me laissa sans voix et scella mon destin : Midori est devenue ma femme et traductrice et   nous allons depuis, bras dessus, bras dessous, de salons en émissions littéraires présenter mes romans de gare à la mode japonaise. 

La revue de lecteurs de Tokyo publia un article sur ma période européenne et c’est à peine si je me reconnus dans le portrait qu’ils firent de  moi. Loin d’être élogieux, le comité de lecture m’assassinait et déplorait le chemin que j’avais pris depuis. Pour eux, je m’étais perdu.

Ecrire le Japon 5: « notes de chevet »

Dans cet atelier d’écriture, nous nous sommes inspirés des « Notes de chevet » de Sei Shônagon et de ses « gens pour lesquels on se demande si leur aspect aurait changé, supposé qu’ils fussent, après avoir quitté ce monde, revenus dans un autre corps »

Aliocha

Aliocha a partagé vingt ans de ma vie. Jeune professeur, j’avais dû quitter ma ville natale et partir dans le Nord de la France. Pays froid, pays lointain, je décidai d’adopter un animal. Lors d’une soirée chez des amis d’amis je tombais sur un couple de Maine Coon qui venait de fonder famille : une portée de trois chatons gigotait au fond d’un panier . Je ne résistai pas et repartis le soir même avec un des chatons dans la poche de mon manteau. Tout au long des quelques stations de métro jusqu’à mon appartement, le chaton sans nom miaulait, sa tête minuscule dépassait à peine de la poche du manteau, ce qui ne manquait pas d’émouvoir les passagers. 

Assez rapidement, un nom fut trouvé pour ce chat plein de caractère et extrêmement loquace. Je le nommai Aliocha. J’avais cherché un prénom en “chat” et m’étais souvenue de ce diminutif affectueux que les Russes utilisent pour Alexandre. Le plus jeune  des frères Karamazov , je crois.

Bien vite, Aliocha se sentit à l’étroit entre les quatre murs de mon appartement. Je finis par céder et le laissai sortir, sauter de gouttière en gouttière, de toit en toit.

Mais un soir en rentrant, point de chat. J’ameutai le quartier en l’appelant jusque tard dans la soirée. Rien n’y fit et je passai ma première nuit sans lui. 

Le deuxième soir, mon moral était au plus bas et je commençais à imaginer la vie sans lui quand quelqu’un toqua à ma porte. C’était un voisin. Il me demanda:

— C’est pas vous qui avez perdu vo’t chat ?

— Si, pourquoi? lui répondis-je le cœur battant.

— Parce qu’un autre voisin m’a dit qu’il avait vu passer un chat sur un mur qui miaulait très fort. C’était bien lui, et avec l’aide du voisinage s’organisa le sauvetage d’Aliocha.

Bien des années ont passé et j’ai changé de villes plusieurs fois, pris des trains, des avions qui me ramenaient vers le sud, toujours flanquée de mon Maine Coon. Je me mariai, des enfants arrivèrent et Aliocha accepta de plus ou moins bonne grâce cette famille élargie.

Un jour pourtant, c’est lui qui quitta ce monde au bout d’une longue vie qui se termina comme elle avait commencé : choyé au fond d’un panier.

Depuis, à chaque fois que j’aperçois un chat sur un mur qui passe son chemin, je me demande s’il n’est pas la réincarnation de mon plus vieil animal de compagnie. Mais à y regarder de plus près, ce n’est jamais tout à fait lui: les pattes sont plus courtes, les yeux moins expressifs et surtout la plupart restent muets quand je m’adresse à eux, signe indubitable que ce n’est pas lui.

Un jour, comme j’allais à quelque endroit, je rencontrai un homme bien fait qui portait “une lettre tordue” toute fine. Sa silhouette gracile me rappela instantanément un acteur qui avait été mon amant et dont le nom apparu dans un générique de film au fond d’une salle obscure faisait toujours battre mon cœur.

Il faut vous figurer que je n’avais pas toujours été Main Coon de mon état. J’avais aussi pris l’apparence d’une actrice qui avait eu son heure de gloire au siècle dernier.

Intriguée par la lettre qu’il portait, j’engageai la conversation.

— Pourquoi cette lettre est-elle toute fine et tordue ?

— C’est qu’elle contient comme ces fleurs de papier qui se déploient dans l’eau, l’essence de ces choses nous fait battre le coeur ou qui ne font que passer 

— Comme c’est intéressant! Et pourriez-vous me donner un aperçu de ces choses subtiles ? 

— A vous de me dire. Commencez.

— Parmi les choses qui passent, il y a le parfum de ma grand-mère. Il sentait la poudre et l’iris. 

— Ah oui, et bien moi ce serait plutôt le souvenir confus de la voix de mon père.

— Oui, oui, sûrement c’est beau mais c’est bien triste ne trouvez-vous pas? Et si vous me disiez un peu ce qui fait battre votre coeur ?

— Je ne sais si je peux. Nous nous connaissons à peine.

— C’est ce que vous croyez…

—  Nous nous sommes connus ? 

—  Oui, même si cela ne vous a semble-t-il laissé aucun souvenir. Tout passe , comme ces pommes qu’on oublie au fond d’un compotier.

— Je ne me souviens pas de vous, j’en ai peur, mais je vais vous dire une de ces choses qui fait battre mon cœur : c’est le souvenir du premier regard échangé avec mon premier enfant.

A ces mots, je me décomposai. Vite je me ressaisis et lui demandai si le nom de l’enfant était inscrit au bas de cette lettre toute fine et tordue.

— Oui, souffla-t-il. Il s’appelait Alexandre. mais pour moi c’était juste Aliocha.

Texte écrit lors de la 5e séance de l’atelier d’écriture d’Elise Vandel.

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Ecrire le Japon 2. Voyage dans l’archipel

Le voyage de Totori à Iki

Ma sœur habite sur la minuscule île d’Iki, presque à l’extrémité sud de l’archipel. Je suis dans le train qui relie Tohori à Kyoto quand je reçois son appel. Des années que je n’ai plus de nouvelles. Sa voix est tendue et c’est à peine si je revois sa maison . Elle me dit : “Il faut qu’on réussisse à se voir avant le prochain tsunami.”

Je ne comprends pas cette urgence. Les infos de ce matin n’ont annoncé aucune alerte au tsunami. Mais quand je descends à la première gare, je vois s’afficher en gros caractères rouges les mises en garde habituelles. L’état nous incite à rentrer chez nous au plus vite et à appliquer les consignes de sécurité. Fuck la police. Je décide de rebrousser chemin et de reprendre un train pour Tohori. Ce sera le moyen le plus rapide de redescendre vers le sud et de gagner la mer intérieure pour rejoindre l’île de Shikoku.

J’appelle mon chef au boulot et lui vends un bobard de circonstances. Oui, je rentre chez moi et me claquemure. Oui, j’ai bien pris les dossiers sensibles en partant vendredi. Oui, vous aussi, prenez soin de vous.  Ca , c’est fait. Ces vacances imprévues me conviennent à merveille. Arrivée sur Shikoku, il faudra  que je fasse une ou deux emplettes: mon pantalon de velours, mon chemisier en soie, mon blazer et mon sac à main de working girl ne sont pas du tout adaptés au périple qui m’attend.  

Dans la petite ville portuaire de Tamano, je tombe sur une échoppe  en bois à l’ancienne où s’empilent pêle-mêle bols à thé, sachets  de ramen et vêtements sortis d’un autre âge. Tous taillés dans le même tissu grossier, tous teints du même bleu indigo. La propriétaire de la boutique me désigne sans un mot un rideau derrière lequel je pourrai me changer. Prochaine étape: trouver un endroit pour recharger la batterie de mon portable et avoir des nouvelles de la météo, et accessoirement une chambre pour passer la nuit. De toutes les façons, il est déjà tard pour prendre un bac pour Takamatsu. 

La vieille continue à s’adresser à moi par gestes. Cette fois, son doigt pointe l’étage au-dessus du magasin où clignote une enseigne à peine visible: “Pension Tawara”. Je suis déjà si fatiguée que je ne cherche pas plus loin. La pension porte le prénom de ma sœur, et j’y vois comme le signe de nos retrouvailles proches. 

Sitôt entrée  dans la chambre d’une propreté étonnante, j’ai branché mon téléphone. La batterie était tellement à plat que l’écran est resté noir. Lasse d’attendre, je me suis allongée sur le lit, vite bercée par la rumeur du port tout proche et le passage régulier du faisceau  du phare. 

C’est la faim qui m’a sortie de ma torpeur. Avec la petite bouilloire posée sur la table de chevet, je me suis préparé les ramen. En tailleur sur le lit, je les ai dévorées tout en pensant avec gourmandise aux délicieuses brochettes de poisson cru qui sont la spécialité de l’île d’Iki. On les déguste arrosées de yuzu et accompagnées de cette bière légère dont j’ai oublié le nom. La dernière fois, ma sœur m’avait amenée dans un tout petit bar qui en servait et où on avait écouté des vieux standards de Hong Kong. L’ambiance était pareille à celle de ce film de Wong Kar-Wai In the mood for love”et nous avions reparlé de l’acteur terriblement séduisant qui jouait le premier rôle dans le film. Une lueur un peu différente de celle du halo du phare me tira de ma rêverie de vieille ado attardée.

Le portable s’était rallumé et un message s’affichait que j’étais bien incapable de déchiffrer sans mes lunettes. Je les retrouvai à tâtons. Mais même avec mes lunettes, je ne compris rien au message qui disait : 

La houle du jazz d’hier soir

  comme un feu courant à mes oreilles

 me démange ce matin.

Plus bizarre encore, le sms était signé du prénom et du nom de jeune fille de ma sœur. Qui aujourd’hui ajoute son nom et son prénom à un sms ?  Et pourquoi m’envoyer ce mystérieux  haïku d’Iki ? Haïkudiki, Haïkudiki : j’éclatai de rire.

Sur mon portable, j’ai consulté les nouvelles du jour et les alertes météo. Tous les déplacements par voie maritime étaient suspendus.  J’ai décidé de répondre à ma sœur par un message aussi clair que le sien était sybillin:

 “Prends garde à la houle et aux éléments, on essaie de se retrouver après le passage du raz-de-marée.” 

A peine commencées, les vacances étaient déjà terminées. Perdues pour perdues, j’ai vérifié mon agenda et réalisé que pour ma prochaine prestation il fallait que je reparte à l’opposé de Sikoku par le pont qui relie Tamakaku à Amagazaki à la pointe la plus septentrionale de l’île de Honshu où mes collaborateurs me donnaient rendez-vous lundi. C’est une région réputée froide m’avait-on dit. 

Heureusement la vieille ouvrait boutique dimanche compris et j’ai pu compléter ma panoplie. Je lui ai acheté – pas le choix- une écharpe bleu indigo. Elle jurait atrocement avec mon chemisier de soie jaune mais je n’aurai pas le temps de m’arrêter en chemin à Tokyo: le train grande vitesse Tokyo-Aomori quittait la gare centrale à 5h50 lundi. Le lendemain, je  montai à bord de ce train qui lévitait au-dessus des rails. Le vent qui soufflait à plus de 150km/h me donnait l’impression de traverser un monde flottant. La paysage filait et se fondait de plus en plus, ne laissant qu’une impression de vertige. Brusquement, le train décéléra et le haut-parleur annonça la gare d’Aomori. Quand les portes s’ouvrirent je fus prise dans un tourbillon de neige et me souvins de ce que je n’avais écouté que d’une oreille : le froid était indescriptible.

Texte écrit lors de la 1ere séance de l’atelier d’écriture d’Elise Vandel.

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